"Peut-il y avoir une littérature juive ?"

Réflexion de Albert Memmi
samedi 26 juin 2004
par Nadia Darmon.H
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La littérature juive "doit assumer la complexité douloureuse du Juif et de son destin."

<< Peut-il y avoir une littérature juive ?

>> Par Albert Memmi L’Arche n°555/ Mai 2004

« Je n’ai jamais souhaité devenir un écrivain juif, ni d’ailleurs, soit dit en passant, un romancier nord-africain. De tels projets m’auraient semblé tout à fait ridicules, sans que j’eusse pu donner clairement les raisons de mes répugnances. A première vue, je voulais écrire en français et raconter des histoires, pourquoi me serais-je préoccupé dans mes livres du martyrologue juif ou de la colonisation ? Le sort, il est vrai, a semblé en décider autrement. J’ai rapporté comment, à une période cruciale de ma vie, me trouvant dans l’obligation absolue d’en faire le point, je me suis attelé à cette énorme et urgente entreprise. Du coup, sans le vouloir expressément, d’abord, j’ai dépeint de fil en aiguille la vie d’un Nord-africain, l’histoire d’un couple mixte, le portrait d’un colonisé, celui d’un Juif. Et peut-être n’en finirai-je jamais avec cet inépuisable inventaire, et constituera-t-il l’essentiel de ma contribution. Mais j’ai toujours ménagé pour plus tard mes rêves d’une littérature mettons moins nécessaire, accumulé obstinément les manuscrits, et continué à croire que je n’avais pas encore livré mon œuvre véritable. Pourquoi une telle hésitation ? Je suppose que je subodorais, malgré tout, dans la judéité, une entrave supplémentaire à réaliser un projet si cher à mon cœur et déjà suffisamment hasardeux. Mais c’est seulement en essayant de m’en expliquer ici, je l’avoue, que j’en comprends la cause réelle. J’aurais certes préféré ne pas toujours employer le même mot et découvrir la même difficulté majeure : je suis convaincu aujourd’hui qu’il existait encore un dilemme dans la condition de l’écrivain juif affirmé ; qui n’était d’ailleurs qu’une variante de l’impasse et du malaise communs.

PROVINCIALISME Aucun Juif, par exemple, ne se trouvait parmi mes modèles littéraires, et Dieu sait si ces figures de proue sont importantes, explicitement ou implicitement, pour un débutant. Les artistes que j’admirais et rêvais d’égaler s’appelaient tous Montaigne, Rousseau ou Stendhal. De temps en temps, je découvrais par hasard que tel écrivain important était d’origine juive, mais précisément il n’en avait lui-même jamais parlé ; aucun personnage juif ne se rencontrait dans son œuvre. Et en quoi d’ailleurs la filiation demi-juive de Montaigne avait-elle quelque intérêt pour une meilleure compréhension de la condition juive ? Tout se passait, en apparence du moins, comme si la judéité ne jouait aucun rôle dans la création littéraire. J’ai découvert depuis que l’affaire était beaucoup plus complexe. Il restait que, pour des raisons que j’ignorais, les meilleurs écrivains d’origine juive s’appliquaient pour le moins à masquer soigneusement leur appartenance. Kafka, dont le journal et les lettres nous ont révélé, après sa mort, une sensibilité, des préoccupations, des relations familiales et amicales si typiquement juives, n’a jamais écrit le mot juif dans aucune de ses oeuvres publiées de son vivant. Inversement, et par un paradoxe qui m’affligeait, la plupart des écrivains juifs déclarés me paraissaient d’une envergure médiocre. Probablement avais-je envers eux également l’attitude ambiguë de tout lecteur juif envers une œuvre juive. Mais ce n’était pas qu’une impression personnelle ; il me suffisait de feuilleter une anthologie juive de l’époque, celle d’Edmond Fleg, par exemple, pour constater le provincialisme, l’inefficacité à se faire entendre, la faiblesse esthétique de la très grande majorité des textes recueillis. Même la littérature yiddish, certainement la plus abondante des littératures juives contemporaines, n’a donné « aucun chef d’œuvre avant la fin du XIX° siècle », notait l’un de ses meilleurs connaisseurs (Arnold Mandel). En hébreu, il fallut attendre Bialik et la renaissance de la langue hébraïque pour avoir enfin un poète comparable aux grands.

EXTREME SENSIBILITE Paradoxalement, c’est avec le public juif que le dialogue de l’écrivain juif est peut-être le plus difficile. Et l’une des causes de la stérilité ou de la semi-paralysie d’une expression littéraire proprement juive est sûrement cette extrême susceptibilité des lecteurs juifs. Un écrivain juif, en général étourdiment, et dans une œuvre de jeunesse, aborde-t-il des thèmes juifs d’une manière qui ne soit pas purement apologétique, ou polémique contre les autres, les voilà méfiants, amers, sarcastiques. Les « Juifs professionnels » surtout, ceux qui se croient tenus de défendre sans défaillance les institutions et les valeurs du groupe, le lisent crayon à la main, fouillent, pèsent et finissent toujours par découvrir le détail inexact : le héros a mis les téfilin un samedi ! A lu tel chapitre des Ecritures un jour contre-indiqué ! Horreur, sacrilège et dérision ! Cela prouve bien que l’auteur n’y connaît rien ! Que son livre est faux, nocif, et pire encore : pervers ! Ils oublient que cette relative ignorance est le lot de 90% des Juifs vivants, que la judéité la plus courante est précisément faite d’un mélange d’ignorances dogmatiques et de fidélité sentimentale, d’impatiences contre la tradition et de soumission à la solidarité collective. Et surtout que cette exacte érudition, souhaitable ailleurs, n’a finalement qu’une importance relative dans une œuvre d’art.

Cela dit, cette méfiance et cette extrême sensibilité ne se comprennent que trop bien. Quand on se sent menacé d’une catastrophe extérieure toujours possible, on tolère mal une mise en question de l’intérieur. Or, l’écrivain juif, se mettant lui-même en question, met en question son lecteur juif, et le groupe tout entier, et ne peut que provoquer son malaise et sa colère. Mais si la vie du Juif est déjà trop difficile, qu’y peut l’écrivain ? La réalité juive n’est précisément pas réjouissante et la littérature véritable est dévoilement. Voyez ce que Wasserman raconte ; ce que Heine raconte, quand ils abordent des thèmes juifs ; voyez même Zangwill et les humoristes, par delà leurs plaisanteries ; où sont donc les grands écrivains juifs du bonheur tranquille ? Exiger de l’écrivain juif qu’il n’exprime pas les ombres, les inquiétudes, les laideurs de la condition juive, et même les défaillances du Juif, c’est lui demander littéralement de renoncer à être un écrivain juif, et même tout simplement un écrivain. A moins de verser dans l’apologétique - mais est-ce encore de la littérature ? - il doit exprimer cette complexité douloureuse du Juif et de son destin.

L’Arche n°88, mai 1964.



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