Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme de PARIS

lundi 28 février 2005
par Nadia Darmon.H
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LES TRESORS DU "PEUPLE-MONDE"

Article paru dans Télérama n° 2553 - 16 décembre 1998 -

ENTRETIEN avec Laurence Sigal, conservatrice du musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme

"D’Amsterdam à Saint-Pétersbourg, de Francfort à Prague, de Londres à Vienne, de Berlin à Tolède...partout en Europe, il existe déjà une cinquantaine de musées juifs. Mais surtout consacrés à l’histoire locale des communautés juives de ces pays. Le musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme qui vient d’ouvrir à Paris, en plein coeur du Marais, dans le splendide hôtel de Saint-Aignan, est plus ambitieux : c’est la "civilisation" juive, en termes culturels et artistiques, qu’il cherche à nous faire découvrir. Pas question de se limiter à une approche purement religieuse, de s’enfermer dans une chronologie historique ou de se cantonner au destin des seuls juifs de France : la conservatrice Laurence Sigal, philosophe et hébraïsante de formation, a choisi au contraire de tout conjuguer, de tout mettre en miroir. Des lampes de Hanoukka - La fête des Lumières - à quelques précieux documents légués par la famille du capitaine Dreyfus ; d’une fauteuil de circoncision du XVII° siècle italien à une bouleversante installation du plasticien contemporain Christian Boltanski ; des costumes séfarades traditionnels à des maquettes de synagogues polonaises du XVI° siècle ; des stèles funéraires parisiennes et moyen-âgeuses à quelques toiles de Lissitzky, Soutine, Modigliani ou Chagall ; des contrats de mariage enluminés de la Renaissance à quelques récentes photographies de Sophie Calle...

Pour rendre compte des multiples facettes d’un "peuple-monde" (selon la belle expression de Shmuel Trigano), Laurence Sigal nous promène à travers les disciplines, les genres, les styles. Un parcours intelligent, stimulant et qui permet aussi - ce n’est pas son moindre intérêt... - de faire entrer publiquement le patrimoine culturel juif français dans la mémoire collective nationale.

Télérama : Existe-t-il un particularisme de la communauté juive de France ?

Laurence Sigal : On sait que la première croisade de 1090 a donné lieu à d’atroces massacres de Juifs, à Metz et à Rouen ; qu’en 1144, à Blois, furent brûlés trente-deux Juifs, faussement accusés de meurtres d’enfants chrétiens pour la célébration de leur Pâque ; qu’en 1269, conformément au concile de Latran de 1215, Saint-Louis impose le port de la rouelle - un morceau d’étoffe rond, le plus souvent jaune - à tous les Juifs du royaume ; qu’en 1306 Philippe le Bel décrète une première expulsion des cent mille Juifs que compte alors la France ; qu’en 1394 Charles VI prononce un édit définitif d’expulsion générale...Rien de très original : chasser les Juifs, qui pour certains étaient riches, a toujours été une bonne affaire pour les rois de France et d’ailleurs. Ils confisquaient d’abord leurs biens puis les autorisaient exceptionnellement à revenir, contre énorme rançon...Malgré les aléas de l’Histoire, quelques communautés très vivantes ont quand même pu subsister dans le sud de la France. -où sont venus se réfugier dès la fin du XV° siècle les Juifs espagnols et portugais qui fuyaient l’Inquisition - et dans l’Est, où, dès Henri II, furent accordés quelques privilèges (1574). Mais c’est au XVIII° siècle que bascule le sort de la communauté juive de France. D’abord, Louis XVI abolit en 1784 le "péage corporel" : jusqu’alors chaque Juifs traversant n’importe quelle douane était assimilé à une tête de bétail (une femme enceinte représentait deux têtes de bétail). Surtout, en 1790 et 1791, la Révolution leur accorde un statut de "citoyen", statut qu’ils n’avaient encore nulle part ailleurs. Du coup, les Juifs de France ont éprouvé envers leur pays un sentiment de dette absolue, éternelle. Ils étaient plus patriotes que les patriotes ; rêvaient d’une intégration totale, se disaient communément "Français de confession israélité", alors que les Juifs de Pologne, par exemple, se voulaient différents, revendiquaient comme langue le yiddish à 97%... Voilà pourquoi l’antisémitisme révélé par l’affaire Dreyfus a été pour eux une déception terrible : tout s’effondrait. Le régime de Vichy, la Seconde Guerre mondiale ont achevé de les traumatiser. Les quelque sept cent mille personnes que compterait notre communauté se sentent évidemment intégrés, mais ont davantage, aujourd’hui, la conscience de la spécificité de la culture juive, une sorte d’identité juive, que Georges Perec définissait simplement et admirablement : "Ce qui reste quand ne reste plus rien."

TRA : Pourquoi avoir évité dans le musée toute référence précise à la Shoah, et avoir arrêté la plupart des collections aux années 30 ?

L.S. : Selon moi, la plus terrible et la plus vivace victoire des nazis est justement de ne faire exister, reconnaître la culture juive qu’à partir de la Shoah, à partir d’un massacre. Comme si cette culture-là était à jamais condamnée à la mort. Comme si la "spécialité juive" était à jamais "malheur à tous les étages". Le musée cherche au contraire à témoigner d’une civilisation vivante et vieille de près de quatre mille ans... je ne crois pas non plus, comme le disait Jean-Paul Sartre, qu’on soit seulement juif dans le regard de l’autre ; ce n’est pas l’autre, seulement, qui fait ou non que vous êtes un Juif, mais la permanence d’une culture que ce musée tente de définir à travers quelques pistes.

TRA : Lesquelles ? L.S. : L’importance de la vie communautaire, d’abord. Non seulement les communautés juives de tous pays ont toujours su organiser sur place l’enseignement et l’entraide sociale ; mais elles correspondent et communiquent entre elles. S’établissent ainsi de grands réseaux de savoir ; d’autant qu’il ne faut pas oublier que, depuis les temps les plus reculés, tout enfant juif religieux doit lire l’hébreu, l’étudier. La culture juive est ainsi devenue une culture du livre, du texte, de l’écrit. C’est par les commentaires bibliques en français de l’exégète juif Rachi, au XI° siècle, qu’on a pu par exemple retrouver des mots d’ancien français totalement oubliés...Enfin, autre donnée permanent de la culture juive et phénomène unique dans l’histoire de l’humanité : ce savant dosage entre la capacité d’adaptation et le maintien d’une certaine tradition. Alors que, par le biais des conquêtes grecques, romaines, quantité de cultures ont été anéanties dans l’Antiquité, que les Arméniens ont été récemment quasiment rayés de la carte, la diaspora juive, elle, demeure.

TRA : Vous parlez de civilisation, de cultures juives, mais peut-on parler d’"art juif" quand il existe dans les textes bibliques l’interdit de la représentation divine pour prévenir tout danger d’idolâtrie ?

L.S. :Mais cet interdit de la représentation divine n’a fait qu’amplifier, développer l’ornementation des objets ! De plus, on oublie souvent que dès le III°siècle existent dans la synagogue de Doura-Europos, en Syrie, des peintures murales qui sont le premier exemple d’une Bible mise en images. Il faut donc parler avec prudence d’un iconoclasme juif...Mais c’est vrai que la primauté de l’écrit condamne l’art à un statut secondaire. N’est considéré comme "objet d’art" que celui qui a une relation à un texte sacré ; et encore prévaut toujours ce qu’exprime ce texte : l’exaltation de Dieu... Le judaïsme est donc aux antipodes de l’idée de l’art pour l’art ; n’y sont tolérés que l’ornementation, les "arts appliqués". Mais dès la fin du XIX° siècle, en France et en Pologne, commencent pourtant à apparaître des "artistess" juifs, des peintres, et non plus seulement des artisans. Certes, ils représentent surtout des scènes juives, des portraits de rabbins...Mais dès le XX° siècle, et après Chagall ou Lissitzky, ces thèmes commencent à disparaître. Modigliani, Soutine, Pascin ou le sculpteur Zadkine ne produisent plus d’"art juif" mais essayent au contraire de trouver un langage propre. Pour le musée, c’est une sorte de point d’orgue ou de début du chemin. Dans l’histoire du judaïsme, nous pouvons dire qu’aujourd’hui nous sommes sortis de la synagogue, la civilisation juive est désormais d’ordre laïque.

TRA : Ce qui ne vous empêche pas de fermer le musée le samedi pour respecter les shabbat, ce jour de repos où les Juifs pieux doivent s’abstenir de travailler...

L.S. :La plupart des musées juifs du monde entier le font, par respect pour la traditin et la religion juive, disent-ils. Je n’étais pas, quant à moi, pour la fermeture : le musée n’est pas un musée d’art sacré, il n’est pas confessionnel ; subventionné exclusivement par l’Etat et la Ville de Paris - 24 millions de francs par an - il est ouvert à tous les publics...Mais notre conseil d’administration est composé de représentants de l’Etat (5), de la Ville (5), des institutions juives de France (6) et de quatre représentants de notre musée. La majorité s’est inclinée devant les représentants des institutions juives. Je le regrette. J’aimerais qu’on signale et qu’on respecte la shabbat par un autre type de mesure : la gratuité des visites le samedi par exemple...

TRA : Ne vous a-t-on jamais reproché, à vouloir ainsi célébrer l’art et l’histoire du judaïsme, de les enfermer peut-être dans un ghetto ?

L.S. :Mais je désirerais au contraite que ce musée permette aux Juifs de sortir de leur synagogue ! Qu’il leur permette de prendre conscience que leur culture n’est pas strictement religieuse ! Les Juifs repliés sur leurs traditions n’ont jamais eu aucun rayonnement extérieur. Contrairement à tous ceux qui ont pris des risques face à l’orthodoxie : ne citons que Rachi ou Spinoza...Quant au ghetto : ce n’est pas enfermer une culture que de chercher à en témoigner. Surtout pour les Juifs, qui ont toujours un pied dedans, un pied dehors, qui ne sont jamais là où on les attend.

Propos recueillis par Fabienne Pascaud

Musée d’Art et d’Histoire du judaïsme,

http://www.mahj.org/

71, rue du Temple Hôtel de Saint Aignan Paris 4° du lundi au vendredi de 11h à 18 h dimanche de 10 h à 18 h, Tél : 01 53 01 86 53



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