MOISE (MOSES) MENDELSSOHN

Philosophe juif des Lumières
lundi 1er novembre 2004
par Nadia Darmon.H
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Moïse Mendelssohn, malgré son physique disgracieux, s’imposera comme le "Socrate de Berlin", incarnera l’archétype du "juif acceptable". Farouchement fidèle à ses convictions religieuses, il marque son époque, et contribue fortement à l’émancipation des juifs en France et en Allemagne.

Moïse (Moses) Mendelssohn

 : ( Dessau 1729 - Berlin 1786) Philosophe Juif des Lumières.

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stèle de Moses Mendelssohn
Ancien cimetière juif de Berlin.
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stèle de Moses Mendelssohn
ancien cimetière juif de Berlin.

Ami de Lessing et adversaire de Lavater. ou Moïse fils de Mendel (forme Yiddish de Ménahem), est né dans une famille modeste à Dessau, en Saxe. Il est d’une constitution fragile et « contrefait » (bossu). Issu d’une lignée maternelle illustre, qui compte : - Moïse Isserles de Cracovie (1520-1572), l’adaptateur du Shulhan Arukh, le recueil de la codification des lois juives. et - Moses Benjamin Wulff, « juif de cour, fondateur de la communauté juive de Dessau ainsi que d’une maison d’étude et d’une imprimerie, qui personnifie l’activité matérielle au service du judaïsme. » De cette imprimerie Wulff sortirent des ouvrages de philosophie juive médiévale, de grammaire hébraïque et de sciences, en hébreu, mais aussi la traduction hébraïque du Guide des égarés de Maïmonide et du Mishneh Torah sous l’impulsion du rabbin David Fraenkel de Dessau.

1) SON PARCOURS :

Brillant élève en matière Biblique et Talmudique, Mendelssohn va étudier dans une Yeshiva à Berlin, en 1743, sous la direction de l’ancien Rabbin de Dessau, David Fraenkel. Précepteur dans la famille Bernhard, puis fut employé dans leur usine de soieries, puis directeur (1761), associé (1768), ce qui lui vaut l’autorisation de résider à Berlin. Dévoué à sa communauté pour laquelle il écrit des sermons et les traduit en allemand.

Au prix de grands efforts personnels et grâce à des cours particuliers, Mendelssohn apprend les langues - allemand, latin, grec, anglais et français -, les mathématiques, la logique et la philosophie. Il rencontre Lessing en 1754 et leur amitié sincère sera fixée par un célèbre tableau de Moritz Daniel Oppenheim : Mendelssohn et Lavater y jouent aux échecs devant l’œil du dramaturge Lessing.

Mendelssohn publie les 2 premiers journaux en hébreu moderne, le Qohelet, un commentaire sur le manuel philosophique de Maïmonide : Milot ha higayon (Termes de la Logique, 1760-1761), Un traité en hébreu sur l’immortalité de l’âme (1769), un commentaire sur l’Ecclésiaste (1770).

C’est au début de 1760 que prend naissance le mouvement d’émancipation des juifs, les intellectuels juifs du mouvement (maskilim) jettent les bases de la « réforme » ; les juifs doivent « se rendre utiles » et leur utilité les « améliorera » par voie de conséquence. C’est l’argument principal avancé en faveur de l’égalité. Les maskilim s’opposent au Yiddish et prônent la langue nationale et l’hébreu biblique, ils déclarent le pays de résidence comme leur pays et non comme un lieu d’exil.

En 1763, Moïse Mendelssohn gagne devant Emmanuel Kant, le premier prix du concours de l’Académie royale des sciences de Berlin, avec sa « Dissertation sur l’évidence dans les sciences métaphysiques ». Le débat qui oppose Mendelssohn au pasteur luthérien Lavater au sujet du statut du peuple juif, le déterminera pobablement à s’engager sa vie durant, à la défense de l’émancipation des juifs. Cause dont il deviendra le symbole et la figure de proue ; sa personnalité et sa réputation, son érudition et sa capacité exceptionnelle à articuler sa vie sur deux mondes, entre tradition et foi, et mondanités et sciences profanes, Mendelssohn a su donner aux philosophes des Lumières et aux hommes politiques de son époque (Mirabeau) les arguments rassurants en faveur de l’émancipation des juifs.

« Suite à l’affaire Lavater (1769 - 1770), au cours de laquelle Mendelssohn est mis publiquement en demeure de justifier ses croyances ou de se convertir à la foi chrétienne, il est atteint de faiblesse nerveuse. Il entreprend alors de traduire en allemand et de commenter certains passages de la Bible, commençant par une traduction des Psaumes, pour finir par celle du Pentateuque, accompagnée de commentaires écrits par lui-même ou par d’autres : Le Livre des voies de la paix (La traduction allemande fut imprimée en caractères hébreux car peu de juifs étaient alors à même de lire une autre écriture).

Sa réputation en fait très vite le porte-parole et le défenseur de ses coreligionnaires. Cette activité commencée vers la fin des années soixante aboutit à la publication d’un précis de droit juif à l’usage des tribunaux allemands (Ritualgesetze der Juden) en 1778, d’une introduction à une traduction d’un plaidoyer du XVII° siècle rédigé par le rabbin d’Amsterdam Manassé Ben Israël pour la réadmission des juifs en Angleterre (Rettung der Juden) et à l’élaboration de son grand ouvrage : Jérusalem, sur le pouvoir religieux et le judaïsme (1783). » « .. Son activité philosophique se manifeste par la rédaction d’importants ouvrages tels que Les Dialogues philosophiques (1754) et Lettres sur les sensations (1755), la traduction de textes français et anglais, ses critiques régulières d’écrits de philosophie et d’esthétique contemporaine... »

La Prusse lui accorde la même année un visa permanent de résident de Berlin. En 1767, avec son Phédon, il acquiert une réputation européenne et le titre de « Socrate de Berlin ». Mendelsssohn écrit une prose allemande limpide, souvent sous forme de dialogues exceptionnellement attrayants et lisibles, et devient ainsi une figure importante du paysage culturel berlinois. On vient le voir de toute l’Europe, il entretient une correspondance avec des érudits et des hommes d’Etat à travers le continent. En 1771, il est élu à l’Académie des sciences de Berlin (malgré le refus du roi d’approuver ce choix) et est immortalisé par la pièce de Lessing : Nathan le sage (1779). » Le dramaturge Lessing considérait que la Sagesse était source de moralité, et non l’appartenance religieuse. « Mendelssohn consacrera d’ailleurs sa dernière œuvre (Morgenstunden, 1785) à défendre Lessing (1729-1781) et à soutenir que l’existence de Dieu est démontrable.

Mendelssohn fit un mariage heureux. Ses lettres à sa fiancée Fromet Guggenheim, empreintes d’un amour romantique, témoignent de la nouvelle sensibilité de l’époque. Sa femme - qui était l’arrière- petite- fille du juif de cour autrichien Samuel Oppenheimer - lui donna dix enfants, dont six survécurent (trois fils et trois filles). Leur éducation fut confiée à des précepteurs qui les instruisaient dans les matières juives aussi bien que profanes. Mendelssohn y prit part personnellement. La vie familiale restait juive tout en étant ouverte sur le monde, elle était organisée autour des fêtes juives et du salon que Mendelssohn tenait tous les soirs. La famille allait au théâtre et certains enfants faisaient de la musique. »

Source : - « Moïse Mendelssohn un penseur juif à l’ère des Lumières », de David Sorkin, éd : Albin Michel. - Encyclopédie de l’histoire juive - art de Dan Michman - p 98 à 101- éd : Liana Levi.

2) SES IDEES :

« Pendant la majeure partie du Moyen Age, les juifs d’Europe avaient su concilier une conception équilibrée de leur propre patrimoine et un interaction bénéfique avec la culture environnante. Au contraire, pendant la période baroque qui suivit la Réforme, le judaïsme ashkénaze s’était de plus en plus isolé dans l’univers casuistique talmudique et la Kabbale, aux dépens de l’étude de la Bible, de la philosophie juive et de la langue hébraïque, restant ainsi en marge des grands changements culturels du monde environnant. La Haskala se donnait donc pour tâche, à l’origine, de revivifier le judaïsme baroque et d’y réintroduire ces traditions intellectuelles négligées qui favorisaient une compréhension rationnelle des textes juifs et encourageaient l’étude de la science et de la philosophie contemporaines. Quand elle émergea au grand jour dans le dernier tiers du XVIII° siècle, elle emprunta aux Lumières beaucoup de ses formes et de ses catégories, mais puisa son contenu dans la philosophie juive et l’exégèse biblique de la tradition andalouse médiévale.

Dans son approche souple du judaïsme, Mendelssohn subordonnait la philosophie à la piété et à l’observance des commandements, il refusait un idéal d’éducation contemplatif qui encouragerait la recherche de vérités ultimes ou de connaissances secrètes. En niant la possibilité d’une science complète du divin, et en limitant par là même la portée du savoir humain, il posait des limites au rationalisme, sans rejeter toutefois le rationalisme lui-même. Il visait plutôt à créer un rationalisme piétiste ou pratique consacré à l’éthique et à l’observance au moyen d’un vaste programme d’études qui « embrassait plusieurs disciplines différentes s’enrichissant mutuellement sans que l’une domine entièrement, ou réduise les autres à la portion congrue », la philosophie et l’exégèse biblique, la langue hébraïque et la littérature rabbinique. Comprendre Mendelssohn comme un homme des Lumières religieuses éclaire la complexité de son rapport à la culture générale. Pour Mendelssohn, l’Aufklärung n’était pas un produit fini qu’il s’est contenté d’adopter. Il a pris part à son développement et en a créé une version sélective qu’il a appliqué au judaïsme de façon cohérente....

Sa conception du judaïsme situe Mendelssohn dans la tradition « andalouse ». Malgré toutes les apparences, il n’a pas adopté la pensée de Maïmonide. Certes il en connaît l’œuvre à fond et y puise largement, mais il en diverge sur des points essentiels. Il pose des limites plus grandes au savoir abstrait et n’aspire pas à une théologie spéculative qui inclurait une justification systématique des croyances du judaïsme ou une rationalisation complète de ses lois. Sa compréhension du judaïsme est largement inspirée de Juda Halévi, ses commentaires doivent beaucoup à Nahmanide, Ibn Ezra et autres éxégètes « littéralistes ». Les Lumières religieuses représentent donc une sorte de juste milieu. La version de Mendelssohn apparaît comme un moyen terme entre la casuistique et la Kabbale du judaïsme baroque d’une part, et le rationalisme spéculatif de Maïmonide de l’autre.

Dans la pensée de Mendelssohn, les rapports entre judaïsme et Lumières, philosophie et révélation, politique et foi sont si complexes qu’on pourrait pour mieux les décrire recourir aux deux versions, positive et négative, d’une même métaphore : les Lumières n’ont pas été une toile toute faite sur laquelle Mendelssohn aurait simplement peint sa version du judaïsme avec des peintures toutes prêtes. Il a tendu une toile pour son propre dessin, mélangé sa propre palette de couleurs et peint directement à partir de son imagination religieuse et philosophique. » (Source : Moïse Mendelssohn, Un penseur juif à l’ère des Lumières - de David Sorkin - éd : Albin Michel).

3) Aujourd’hui, UN HERITAGE CONTROVERSE :

L’héritage qu’a laissé Moïse Mendelssohn au monde juif est à la fois considérable et controversé : Moïse Mendelssohn incarna sans nul doute l’archétype du « Juif acceptable » par la société occidentale et chrétienne, celui qui servit à la fois de modèle respecté par la société du XVIII° siècle et d’exemple à ses pairs. Ses idées ont modelé le juif moderne et émancipé. Le procès que les juifs lui font parfois, est souvent une expression réductrice de la crainte viscérale de la disparition de l’essence même du judaïsme par l’assimilation ; une menace insupportable pour tous les Juifs. S’ouvrir au monde environnant, jouir de l’égalité des droits, faire l’apprentissage des sciences profanes, n’étaient pas des indications à perdre ni sa foi, ni son identité, ni ses traditions ; elles mettent l’individu face à son libre arbitre d’une part, mais aussi elles l’appellent à se renforcer intérieurement pour mieux résister aux menaces de dilution. En d’autres temps, Moïse Maïmonide (XI°/XII° siècle) en avait fait l’expérience et tout le judaïsme andalous avec lui. Entrer dans la société et maintenir sa fidélité à la Loi mosaïque sera pour les Juifs, le challenge du XIX° siècle.

Enfin, faut-il rappeler aussi, que la mise à l’écart des juifs de la société environnante fut davantage le fait des mesures restrictives des différents Conciles et Souverains à travers l’Europe, que le choix délibéré de la part des juifs de vivre séparés, et cela malgré les interdits rituels et alimentaires, c’est l’Eglise par la voix de Grégoire le Grand (540-604) qui décide que le peuple « à la nuque roide », « rétif à la bonne parole » doit être séparé des fidèles : Jour de repos le dimanche et non le Chabbat, interdiction aux chrétiens de partager les repas des Juifs, de se lier d’amitié avec eux, d’assister à leurs offices, et tout ce qui touche à l’accession aux emplois publics, les juifs en sont exclus. Tous les Conciles, celui de Clermont (535), celui d’Orléans (538), confirmeront et renforceront ces mesures.

Les figures les plus illustres du judaïsme du XVIII° et XIX° siècle prônent l’émancipation, comme le rabbin Samson Raphaël Hirsh (1808-1888) qui fit le portrait du juif idéal : « Un juif éclairé qui observerait la loi juive orthodoxe ». Moïse Mendelssohn ne dit pas autre chose ; « Les Juifs ne pouvaient faire partie de la société environnante que dans la mesure où cette dernière ne ferait pas obstacle à leur fidélité à la loi. Si cela ne suffisait pas pour obtenir des droits, il n’y avait pas d’autre choix que d’y renoncer (aux droits). Abandonner l’observance religieuse en contrepartie des droits était impensable. » (David Sorkin). A cette époque, en Allemagne, les conversions sont nombreuses afin de s’assurer « Un ticket d’entrée dans la société européenne » selon la formule du grand poète Henri Heine (1797-1856) qui incarna précisément la figure du juif qui aspirait à entrer dans la société allemande, et qui se convertit avec des remords qui le tourmenteront vers la fin de sa vie. Que les enfants ou partie de Moïse Mendelssohn (Dorothéa Von Schlegel, Abraham Bartholdi marié à Léa Salomon) se convertirent suppose que personne ne détient la maîtrise du phénomène et qu’il est mal venu de le prétexter pour juger de l’œuvre de Moïse Mendelssohn, qui dépasse de loin l’aspect strictement familial. L’héritage de Moïse Mendelssohn est au contraire, celui d’un homme qui a éclairé le chemin de l’émancipation tout en restant farouchement fidèle à ses convictions religieuses. Il demeure un exemple à l’heure où sonne un certain appel au repli sur soi ! Se préserver certes, mais dans la société libre. Les deux dimensions sont interactives et ne supposent pas l’effort zéro mais l’effort perpétuel du juif citoyen. Les traumatismes du XX° siècle (Shoah) qui ont accablé les Juifs, et la création de l’Etat d’Israël n’ont pas modifié leur attachement à leur pays, mais auraient-elles érodé leur confiance ?



Commentaires  (fermé)

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jeudi 9 décembre 2010 à 11h28, par  malkalaustriat

c’est un excellent article !
Vraiment ! Très bien écrit et très intéressant, je félicite l’auteur ! :-))

http://www.lespenseursjuifs.blogspo...

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