"Juifs et Noirs" : la genèse d’une fraternité ébranlée - 1er volet -

Extrait d’un ouvrage collectif de l’Inalco, dirigé par Mireille Hadas-Lebel, professeur.
mardi 5 juillet 2005
par Nadia Darmon.H
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d’après "Juifs et Noirs", ouvrage collectif publié par YOD la Revue des études hébraïques et juives modernes et contemporaines sous les auspices de l’INALCO, n°22, année 1985, Rédacteur en chef : Mireille Hadas-Lebel.

"Juifs et Noirs : la Genèse d’une fraternité ébranlée"

« En 1902, [1] Theodor Herzl qui venait de jeter les bases du sionisme politique, regardait déjà vers un autre problème, une autre "détresse nationale" "dont seul un Juif peut mesurer la profonde horreur et qui n’a pas reçu de solution à ce jour". "Des hommes parce qu’ils étaient noirs ont été capturés comme des animaux, déportés, vendus. Leurs descendants ont vécu loin de leur pays, haïs et méprisés parce qu’ils étaient d’une autre couleur. Je ne suis pas gêné de le dire même si l’on se moque de moi ; après avoir vécu le retour des Juifs, je voudrais aider à préparer le retour des Noirs", ainsi s’exprime un des personnages du célèbre roman utopique Altneuland . [2]  »

1) - Extraits "De la coopération à la confrontation : Noirs et Juifs aux Etats-Unis" de Monique Lecomte, Lille III.

"Depuis une vingtaine d’années [3], les médias américains ont habitué leurs lecteurs à percevoir, dans l’évolution des relations interraciales une dimension nouvelle et en quelque sorte seconde : à côté des rapports - de droit et de force - entre majorité blanche anglo-saxonne et minorité noire, les observateurs ont cru discerner une modalité spécifique dans les rapports entre Noirs et Juifs. La presse, il faut le dire, a été plus prompte à détecter conflits et ruptures - depuis la crise scolaire de 1968 à New York jusqu’aux remarques antisémites de Jesse Jackson et de Louis Farrakhan (...)- qu’à mettre en valeur les efforts patients et discrets de coalitions locales, ou le travail assidu des organisations ethniques nationales. (...)".

Chassés définitivement d’Espagne et du Portugal par les lois de l’Inquisition, réfugiés [4] pour certains d’entre eux, en Hollande et en Angleterre, puis participant à l’essor colonial vers les deux amériques, les premiers colons juifs s’installent à la Nouvelle Amsterdam, en 1654. Entretenant l’espoir d’accéder à une vie exempte de discriminations.

"Les premiers esclaves noirs, étaient arrivés en Virginie en 1619, soit près d’un siècle après l’introduction du système esclavagiste en Amérique du Sud et aux Antilles."

1810 marque l’arrêt du commerce des esclaves, et la rupture définitive avec les origines culturelles africaines. Jusqu’en 1924, l’immigration juive se nourrit de flux successifs qui alimentent l’appartenance culturelle européenne.

Dans la conscience ango-saxonne, les Noirs et les Juifs ne se situent pas au même niveau, et occupent des places différentes. Les Noirs, les Indiens et les serviteurs sous contrat répondent à une condition de servilité, renforcée par les assemblées législatives locales ("Interdiction de se rassembler, de vagabonder, de porter des armes, et bien sûr tabou sur les relations sexuelles interraciales), qui "traduisent autant la peur suscitée par l’irréductible altérité du Noir que l’impossibilité morale de l’enfermer dans une catégorie purement raciale : ainsi les statuts de Virginie en 1656 déclarent-ils que seuls seront esclaves les serviteurs non-chrétiens venus par mer.."

Quant aux Juifs, ils auraient été perçus comme colons européens traités selon des restrictions liées à la différence de religion, au même titre que d’autres religions concernées.

(...) La Guerre civile qui, en théorie a pour résultats l’abolition de l’esclavage (1865), l’accès des Noirs à la citoyenneté (1868), l’octroi du droit de vote (1870) aura en pratique des effets beaucoup plus limités. Après trente ans de participation politique, les Noirs se voient retirer le droit de vote dans les Etats du Sud. La ségrégation sociale se met en place, sanctionnée par une décision de la Cour Suprême en 1896 (affaire Plessy contre Ferguson). Economiquement, l’émancipation laisse la plupart des ex-esclaves sans terre, sans outils, sans travail, ce qui ne tarde pas à les enfermer dans un statut de métayer, tandis qu’au Nord artisans et ouvriers sont en compétition avec les immigrants européens qui affluent à partir de 1880. Souvent utilisés comme briseurs de grève, ils sont exclus des syndicats et devront, à la longue, s’organiser séparément.

Pendant ce temps la communauté juive jusque là à dominante allemande reçoit un afflux d’immigrants EST-européens : en 1924, ceux-ci constitueront les 5/6 d’une population de 4 millions, pour moitié regroupée dans les villes du Nord-Est : New-York, Chicago, Philadelphie [5]. Cette immigration renforce les rangs des ouvriers (dans l’industrie du vêtement, des cigares, par exemple) et aussi ceux du mouvement syndical, auquel elle apporte la contribution du socialisme européen.

(...) Juifs beaucoup plus "visibles" à leurs concitoyens - visibles parce que nombreux, différents, ("exotiques", par la langue, et par leur pratique religieuse orthodoxe), groupés dans des quartiers tels que le Lower East Side à New-York. Notons cependant que c’est la contrainte économique et la supopulation qui font de ces quartiers des "ghettos", et non une restriction d’ordre légal. Enfin, une partie des nouveaux arrivants a été chassée d’Europe de l’Est par les pogroms, et l’écocation de cette persécution ajoute une composante tragique à l’image du Juif tel quele connaissent jusque là les Américains. L’adhésion de ces immigrants à la patrie américaine ne fait aucun doute : rappelons que c’est à Emma Lazarus qu’on doit le poème gravé sur le piédestal de la statue de la Liberté, et au dramaturge Israël Zangwill la célébration du " Melting-pot [6] ".

Mais qu’en est-il des relations entre Noirs et Juifs à cette époques ? Nous en savons relativement peu de choses. [7] Il semble bien qu’au moment de la Guerre Civile l’opinion juive ait reflété assez fidèlement les divisions de l’opinion américaine : pendant que Judah P.Benjamin joue un rôle important dans le camp sudiste (secrétaire d’Etat à la Guerre, puis ministre des Affaires étrangères), pendant que le rabbin Raphall - premier rabbin à prononcer la prière d’ouverture de la Chambre des Représentants - compose un sermon justifiant l’esclavage, un autre rabbin, David Einhorn, se fait chasser de Baltimore pour avoir condamné le système, August Bondi combat avec John Brown dans le Kansas. Symbole de ces divergences, les cercueils de Julius et Martha Ochs, dont le fils devait acheter le New York Times, seront recouverts l’un du drapeau sudiste, l’autre du drapeau américain ! En l’absence de points de contacts entre les deux groupes, qu’est-ce qui nourrit l’image que Noirs et Juifs ont les uns des autres ? Certes la figure du colporteur allant de ferme en plantation, ou du marchand qui consent volontiers le crédit dont le métayer a cruellement besoin est familière aux Noirs du Sud. Plus important encore, la culture biblique dont sont imprégnés les Noirs les invite à voir dans le Juif opprimé, exilé, en quête de la Terre Promise, un frère. Le sort des Juifs européens (les pogroms, l’affaire Dreyfus) sera reconnu comme relevant du même racisme, de la même persécution que celui des Noirs américains. En revanche, succès économique des Juifs aux Etats-Unis (plusieurs d’entre eux ont fondé les premiers "grands magasins" : Gimbels à New York, Filene’s à Boston, Sears and Roebuck à Chicago) suscite une admiration non exempte d’ambivalence. "Enrichissez-vous comme le Juif" [8] conseille à son peuple en 1899 le leader noir Booker T. Washington, qui par ailleurs donne priorité au progrès économique sur l’intégration sociale (c’est le compromis d’Atlanta" formulé en 1895). Un journal noir lui fait écho la même année : "Regardez les noms qui figurent au fronton de nos entreprises commerciales et financières, et vous verrez que la majorité d’entre eux suggèrent une origine juive. Le Juif a compris que le monde fait de l’argent le critère de la valeur. Ne pouvons-nous faire de même ?" [9] Tantôt victime qui suscite la sympathie, tantôt modèle envié et souvent inaccessible, "le Juif" présente le visage double de Janus, et cette ambiguïté n’a cessé de peser sur les rapports entre les deux groupes.(...) Et c’est donc sur une relative et réciproque méconnaissance de tout ce qui sépare les deux groupes (démographie, répartition géographique, rôle économique, statut politique et social, identité culturelle) que se termine le dix-neuvième siècle - rappel qui devrait nous permettre d’apprécier plus sereinement ce qui apparaît depuis vingt ans [10] comme la rupture d’une alliance "historique".

Au début du vingtième siècle, des liens commencent à se tisser - multiples et souvent complexes - entre Noirs et Juifs. L’économie joue dans cette évolution un rôle déterminant, ainsi que la politique : la double migration des Noirs de la campagne vers la ville et du Sud vers le Nord, qui accompagne chacune des deux guerres mondiales (les Noirs venant occuper les emplois abandonnés par les ouvriers blancs, ou créés par les nécessités de la guerre) va rapprocher les deux groupes, y compris sur la côte Ouest à partir de 1941. Cette proximité ne signifie pourtant pas interpénétration : en termes résidentiels, par exemple, il y a plutôt succession, les Noirs occupant les logements abandonnés par les vagues précédentes d’immigrants, processus qui a finalement abouti - l’automobile et la prospérité aidant - à l’exode des Blancs vers les banlieues tandis que les Noirs les plus pauvres restent dans les ghettos urbains. Néanmoins ce voisinage engendre toute une série de relations économiques, entre commerçants, propriétaires, assureurs, collecteurs de loyer, travailleurs sociaux juifs, et clients, locataires ou employés de maison noirs. Il s’agit évidemment de relations inégales, conflictuelles souvent, et où dans certains cas (celui du collecteur de loyer juif, par exemple) le Juifs occupe une position d’intermédiaire [11] entre la société anglo-saxonne et les Noirs, ou encore (c’est le cas des petits commerçants) se trouve être le seul blanc qui ait accepté de rester dans le ghetto...ou n’a pu s’en échapper. Comment savoir alors si l’hostilité des Noirs lorsqu’elle s’exprime s’adresse aux Juifs en tant que tels, ou à cette figure du Blanc qu’ils incarnent ? Par ailleurs la concentration des Noirs dans les villes du Nord signifie aussi l’accès à la participation et à la représentation politique : signalons à ce propos que le parti communiste à New York ou Chicago dans les années vingt et trente, particulièrement actif dans la communauté noire, puis le parti démocrate avec Roosevelt et la grande coalition libérale du New Deal, seront des lieux de rencontre entre Noirs et Juifs. Mais ces relations, nées de la proximité géographique, n’auraient peut-être pas revêtu un caractère spécifique si l’évolution idéologique de la majorité anglo-saxonne (en fait numériquement minoritaire) n’avait contribué à rapprocher les deux groupes, en les réunissant dans le même ostracisme. En effet, les bouleversements économiques de la fin du dix-neuvième siècle, la diversité croissante de la population, les problèmes sociaux liés à la croissance des villes, favorisent le développement d’une pensée raciste, qui déplore avec Madison Grant "le déclin de la race noble" (The Passing of the Great Race, 1916). Menacée dans sa suprématie, ébranlée dans son système de valeurs par la montée de nouveaux riches et de nouveaux comportements, l’élite anglo-saxonne élabore des théories qui jettent le discrédit sur toutes les minorités, définies non plus seulement comme politiquement dangereuses ("radicales" ou "traitres") mais aussi inférieures, illettrées, criminelles. Les stéréotypes fleurissent, et la prospérité d’une partie de la communauté juive ressuscite l’image, jamais très profondément enfouie, de Shylock. Pourtant, dans une idéologie qui tend à inférioriser l’autre, les Juifs bénéficient en quelque sorte d’un traitement d’exception : c’est leur succès que l’on reproche aux hommes d’affaires ou aux banquiers quand on les exclut des clubs, des conseils d’administration, des grands hôtels de villégiature, ou des banlieues chics par le biais de contrats à clauses restrictives ("restrictive covenants"), et c’est officiellement pour éviter l’antisémitisme que le président d’Harvard instaure des quotas limitant l’accès des étudiants Juifs à l’université. Dans le sud, l’antisémitisme prend des formes plus brutales. Léo Franck, entrepreneur à Atlanta, accusé d’avoir violé une de ses employées, sera lynché en 1914 - traitement jusqu’ici réservé aux Noirs coupables d’avoir porté atteint à la pureté de la femme blanche. Le cas restera unique, néanmoins avec l’exclusion sociale et le racisme les Juifs américains découvrent entre leur situation et celle des Noirs des parallélismes qui ne sont plus seulement historiques ou indirects (par Juifs européens interposés, comme dans le cas des pogroms). Au début des années vingt, la renaissance du Ku Klux Klan qu’un mélange d’américanisme militant, de conformisme, de fondamentalisme religieux, de peur de l’immigration et du "nouveau nègre" né de la première guerre mondial, pousse à détester catholiques, noirs, juifs et radicaux, confirme encore cette perception. En 1918, Henri Ford publie le Protocole des Sages de Sion dans son journal, le Dearborn Independant."

Après 1925, la vague antisémite se retire, laissant des traces dans la conscience américaine, y compris celle des Noirs. Le Mc Carthysme relancera et les désignera à nouveau avec les Noirs et les communistes, comme coupables des maux de la société américaine. Les débuts d’un coopération institutionnelle entre Noirs et Juifs : 1909, naissance de la fondation de la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People). "Deux rabbins (Stephen Wise, Emil Hirsch), deux travailleurs sociaux (Lillian Wald, Henry Moskowitz) co-signent avec W.E.B du Bois et des libéraux blancs, héritiers du courant abolitionniste, un appel à l’action pour endiguer le courant de la haine raciale. Pendant quarante ans, la NAACP sera le lieu le plus visible et le plus efficace de la coopération entre Noirs et Juifs, avec des objectifs, des stratégies et des moyens d’action très spécifiques : elle se bat sur le terrain du droit, soit en introduisant des projets de lois, soit en défendant des accusés dont le cas a valeur d’exemple. Corrélativement, ses moyens de protestation resteront toujours dans le cadre de la loi, et l’idéologie dont elle se réclame coïncide avec les idéaux proclamés du système américain, et elle est bien sûr intégrationniste. Sa bataille la plus célèbre est celle de l’intégration scolaire, avec le procès Brown de 1954 qui met fin à près de soixante ans d’inégalité devant l’école. - et, plus profondément encore, met en question la notion même d’égalité, si bien que les controverses récentes sur le busing et l’affirmative action peuvent apparaître comme des ondes de choc consécutives à ce séisme intellectuel. La contribution des Juifs à la NAACP se signale par son importance aussi bien que par le type de relations sociales qu’elle instaure et la spécificité des compétences apportées : c’est essentiellement dans les instances de décision nationales (et non à la base) que les Juifs sont particulièrement "visibles", aussi en 1966 encore le président de l’association était Kivie Kaplan et avant lui les frères Arthur et Joel Spingarn avaient exercé cette fonction - il est vrai symbolique ; si la plupart des adhérents juifs de la NAACP appartiennent à la classe moyenne, l’élite de la communauté donne l’exemple : juristes célèbres, comme Louis Marshall ou Felix Frankfurter, politiciens comme Herbert Lehman, Banquiers (Jacob Schiff), anthropologues (Franz Boas) ...la liste est longue de ceux qui ont aidé à formuler la stratégie de l’association, à faire entendre sa voix dans les instances politiques, à présenter ses arguments devant les tribunaux. Les juristes, nombreux dans la communauté juive, ont en particulier joué un rôle vital, surtout à l’époque où les avocats noirs dans le Sud étaient peu nombreux, surchargés, et vulnérables. Ponctuelle, comme celle de F. Frankfurter, ou permanente comme celle de Jack Greenberg qui pendant près de trente ans a dirigé le Fonds de Défense Légale, cette contribution s’ajoute à un soutien financier également remarquable : la NAACP a bénéficié à la fois de la longue traditin de philanthropie de la communauté juive, du réseau de relations que ses membres surent mobiliser en temps de crise (pendant la Dépression ou le mouvement des droits civiques, par exemple), et aussi du zèle infatigable d’individus comme K. Kaplan qui lança le programme de recrutement d’adhérents à vie. La philanthropie s’est également exercée en dehors de l’association, dans une tradition cette fois très américaine - celle du self-made man qui fait rejaillir sur l’ensemble de la société les fruits de sa réussite : citons pour exemple - mais il est loin d’être unique - le nom de Julius Rosenwald, président de Sears and Roebuck, et l’intérêt qu’il porta aux efforts de Booker T. Washington pour développer l’enseignement destiné aux Noirs du Sud, aussi bien qu’à la carrière littéraire d’un Langston Hughes.

A mesure que le mouvement pour les droits civiques inauguré par la NAACP se développe, et surtout après la seconde guerre mondial (car les Noirs perçoivent alors plus cruellement l’ironie d’un système qui les reconnait citoyens lorsqu’il s’agit de défendre la liberté en Europe, mais leur refuse le droit de vote dans les Etats du Sud), la coopération entre Noirs et Juifs trouve de nouveaux lieux pour s’exprimer et agir. D’une part les organisations juives (American Jewish Committee, American Jewish Congress, Anti-Defamation League) prennent régulièrement position en faveur des revendications noires, ou metttent en place des structures de dialogue, même si la motivation est parfois le souci de désarmorcer des tensions entre communautés, à Harlem ou ailleurs. D’autre part, de nouveaux secteurs de la population s’engaget : quand James Farmer fonde le CORE (Congress of Organisations for Racial Equality) dans les années quarante, des étudiants du Nord séduits par sa philosophie d’action non-violente inspirée de Gandhi participent aux premiers sit-ins et à la structuration du mouvement. Quand M.L. King met en oeuvre ces mêmes techniques dans le Sud, il trouve parmi les étudiants et parmi les leaders religieux des gens prêts à s’engager avec lui sur le terrain, à affronter la violence que suscite dans le Sud le spectacle de Noirs et de Blancs voyageant ou défilant côte à côte. On connaît le symbole le plus spectaculaire et le plus tragique de cet engagement, la mort de deux étudiants juifs, Mike Schwerner et Andrew Goodman à côté de leur camarade noir James Chaney, tous trois assassinés dans le Mississipi en 1964 ; mais nombreux furent aussi les jeunes qui aidèrent à l’inscription des Noirs sur les listes électorales, ou animèrent des programmes pré-scolaires. Il ne faut pas négliger non plus la poursuite de rôles plus traditionnels : sans les contributions financières de la communauté juive, les cautions exorbitantes réclamées pour la libération de leaders noirs, les frais de défense des accusés auraient vite rendu exsangue le mouvement. De même l’organisation de groupes d’avocats blancs (Lawyers Constitutional Defense Committee) à une époque où il y avait ent tout et tout quatre avocats noirs dans le Mississipi (1965) a-t-elle été un élément crucial. Enfin, au sein même des organisations, dans les instances dirigeantes on trouve souvent des individus qui, dans l’ombre, jouent le rôle de conseillers, de stratèges, rédigent les discours, ou assurent la continuité d’une gestion que les sollicitations ou les dangers physiques qui pèsent sur les leaders noirs rendent souvent acrobatique : Stanley Levison (dont le rôle est aujourd’hui controversé), auprès de M.L. King, Marvin Rich au CORE, Arnold Aronson à la Leadership Conférence for Civil Rights, Joseph Rauh, stratège du conflit sur la représentation du Mississipi à la Convention Démocrate de 1964, ont été ces alliés discrets et indispensables. N’oublions pas non plus le rôle financier et politique des syndicats "juifs" du vêtement, ou celui de politiciens expérimentés, comme le sénateur républicain Jacob Javits, ou le représentant démocrate Emanuel Celler.

(...) remarquons d’abord que ce sont surtout les Juifs du Nord qui se sont engagés dans la lutte contre des injustices raciales beaucoup plus criantes dans les Etats du Sud. (...) Les communautés juives du Sud ont assez mal accueilli ces "intrusions" qui les mettaient en danger alors qu’ils étaient en situation très minoritaire ; le danger était d’ailleurs réel puisque des synagogues furent la cible d’attentats à Birmingham et à Nashville dans les années soixante. Au témoignage moral des rabbins et des étudiants (qu’ils ne récusaient d’ailleurs pas), les Juifs du Sud, souvent commerçants, opposaient l’argumentation économique et l’inconfort de leur situation ; menacés de boycott par les Blancs s’ils violaient les pratiques locales, ils l’étaient aussi par les Noirs s’ils perpétuaient la ségrégation ! Sociologiquement, ce sont surtout des membres de la classe moyenne et des professions libérales - présents ou futurs - qui soutiennent les Noirs, et si l’on excepte l’expérience des étudiants, venus travailler tout un été dans de petites localités, collaboration et coexistence ne couvrent pas tout le champ de la vie quotidienne, mais des activités ponctuelles, limitées, et choisies volontairement. Même dans ce cadre, des désaccords sont apparus, les méthodes d’action des étudiants ou la désobéissance civile prônée par M.L. King ont pu paraître dangereuses ou irresponsables, et certaines organisations juives, l’Anti-Defamation League, par exemple, n’ont cessé de dire leur attachement aux leaders "responsables" de la communauté noire, et à l’action "en coulisse" (behind the scenes). [12]


[1] Extrait de l’Editorial de Mireille Hadas-Lebel de "Juifs et Noirs", paru dans YOD n°22, 1985.

[2] Ed.Stock, p.188.

[3] années 1960.

[4] Marranes judaisants pour beaucoup d’entre eux

[5] Source : Harvard Encyclopedia of american Ethnic groups.

[6] La pièce jouée en 1908, connut un grand succès. Notes de Monique Lecomte.

[7] "c’est seulement depuis les conflits des années soixante que l’histoire des relations entre Noirs et Juifs a commencé à s’écrire, essentiellement à partir de sources journalistiques. Entre les travaux de Bertran Korn sur l’attitude des Juifs pendant la guerre civile, et l’ouvrage d’Hasiah DINER In the almost Promised Land (Greenwood Press, 1977) qui traite la période 1915-1935 subsiste un "trou" de quelques cinqu"ante ans". Notes de Monique Lecomte.

[8] "Cité par Philip Foner : "Black Jewish Relations in the Opening Years of the Twentieth Century", Phylon, Winter 1975.

[9] Ibid

[10] Considérons que l’ouvrage d’où est tiré cet extrait date de 1985.

[11] Le même mécanisme qu’en Europe se répète, lorsque les Juifs étaient prêteurs aux plus pauvres,les tirant d’une situation précaire mais les rendant redevables et amers.

[12] "En 1963, un collaborateur de l’ADL, annonçant son intention d’aller manifester à Birmingham avec M.L.King se vit simultanément autorisé à le faire et ...congédié."



Commentaires  (fermé)

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lundi 26 mai 2008 à 20h12, par  Nadia Darmon.H

Cet article est issu d’une étude universitaire sur les relations entre les Juifs et les noirs aux Etats-Unis, à un moment précis de leur histoire ; la rencontre de deux sociétés qui s’ignoraient mais qui partageaient l’expérience de la persécution.

Que l’une, à la faveur des réussites socio-économiques, se trouve en position qui lui permette de favoriser l’émancipation des noirs, de fusionner leurs musiques Jazz/Klezmer, de créer les premiers orchestres de musiciens blancs et noirs etc...
ne doit pas vous faire croire qu’il y a là, une subjectivité outrancière ; en effet, la complexité n’est exempte ni de l’amour ni du désamour que l’histoire fait et défait.
Les Juifs n’ont jamais entretenu d’hostilité envers les Noirs, ni envers une quelconque catégorie humaine, c’est une vue confortable de l’esprit qui vous permet de dire que rien n’est blanc, rien n’est noir.
Ainsi, n’avons-nous rien dit.
Il reste les documents d’histoire pour ceux qui veulent bien les lire.

dimanche 25 mai 2008 à 20h08

votre article est très intéressant,mais il ne se veut pas objectif pour autant....Le manque d’objectivité de cet article démontre bien la complexité des rapports entre Juifs et Noirs !!!!C’est dommage de revisiter l’histoire à sa sauce !!!

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