Le Huffington Post : Un Grand rabbin du Consistoire central : pour quoi faire ?

article de Martine Cohen
jeudi 5 juin 2014
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Martine Cohen, sociologue, a commis un article remarquable dans le Huffington Post - que nous retranscrivons - qui donne objectivement, la mesure des enjeux que le prochain Grand Rabbinat de France devrait relever et auxquels les représentants grands électeurs devraient s’attacher. Il en va de la crédibilité de l’Institution, mais aussi de la pérennité du judaïsme français en particulier et du Judaïsme en général. La communauté juive de France est un phare vers lequel regardent les communautés d’Europe pour s’orienter. Aujourd’hui plus que jamais, le Consistoire Central et le Grand Rabbinat se grandiraient en affrontant courageusement les défis sociétaux qui l’interrogent et sur lesquels ils sont attendus. (Ndlr)

Source : Le Huffington Post

Un Grand rabbin du Consistoire central : pour quoi faire ?

Publication : 31/05/2014 07h45

L’élection du Grand rabbin de France en 2008, pour laquelle Gilles Bernheim s’opposait à Joseph Sitruk, présentait des enjeux idéologiques et institutionnels. Le premier était celui du retour de l’institution consistoriale à une position plus conforme au franco-judaïsme historique : un judaïsme certes de stricte observance mais restant ouvert aux évolutions de la société, aux savoirs profanes et au dialogue interreligieux. Bernheim a-t-il réussi ? Il a certes pris quelques initiatives comme la création d’un Centre d’étude religieuse où, comme en Israël et aux Etats Unis, les femmes peuvent étudier le Talmud. Mais il a rencontré de fortes résistances en interne auxquelles il n’a pas toujours su opposer sa volonté de changement. Au moins a-t-on évité avec lui une trop nette dérive vers la dépendance du judaïsme français envers l’ultra-orthodoxie (israélienne, ou loubavitch en France).

En 2014, dans un contexte de concurrence continuée du Consistoire avec le CRIF pour la "représentation" des Juifs de France, l’enjeu de l’élection est à nouveau double. Les forces favorables à l’ultra-orthodoxie au sein de l’institution consistoriale restant très influentes, on peut se demander si le candidat s’inscrira dans cette tendance ou s’il encouragera le retour à sa capacité à s’adapter aux évolutions des valeurs et des mœurs (une "orthodoxie moderne" en quelque sorte). Dans les deux cas, le Consistoire acceptera-t-il de ne plus représenter qu’un courant parmi d’autres ? En effet, même s’il s’orientait vers une "orthodoxie moderne", il pourrait continuer de réunir un grand nombre de fidèles, mais il n’en resterait pas moins un courant, ne pouvant plus prétendre à la "représentativité" de tous les Juifs de France. C’est là le deuxième enjeu de cette élection : la reconnaissance d’un pluralisme religieux juif par les dirigeants d’une institution habituée à son quasi-monopole.

L’Etat et les pouvoirs publics en général devront tenir compte de cette nouvelle donne. Tant que l’institution consistoriale restait ouverte à tous les Juifs quel que soit leur degré de pratique ou de croyance, tant que les courants externes (libéraux ou ultra-orthodoxes) étaient peu nombreux et indifférents à une "centralité" consistoriale qui ne les empêchait pas d’exister (la séparation de 1905 leur offrant un cadre légal pour cela), l’Etat pouvait considérer ce courant consistorial majoritaire comme "représentatif". Mais depuis la fin des années 1980, le Consistoire ne cesse d’être critiqué en interne, contesté dans sa "représentativité" par toutes sortes de Juifs, bien au-delà des courants libéraux ou ultra-orthodoxes. L’Etat et les pouvoirs publics ne peuvent donc plus ignorer ce pluralisme religieux juif. Ils se doivent d’être ouverts à tous les courants, que ce soit pour les invitations à des cérémonies officielles ou pour une nomination dans une instance de conseil éthique (cas de Delphine Horvilleur, rabbin du Mouvement Juif Libéral de France, qui siège depuis 2012 au sein du Conseil national d’éthique sur le Sida).

L’institution consistoriale, et à sa tête le futur grand rabbin de France - pour le coup, il faudrait alors revenir à l’appellation officielle toujours en vigueur : "grand rabbin du Consistoire central" - a donc le choix aujourd’hui entre deux options : soit continuer à suivre les avis d’autorités ultra-orthodoxes comme elle le fait depuis les années 1990, soit renouer avec une veine plus ancienne qui constitue en quelque sorte son "ADN" historique depuis sa création par Napoléon, celle de l’adaptation aux évolutions sociétales et de la modération religieuse.

Quatre réformes majeures restent à mettre en œuvre pour cela. Elles concernent : la place des femmes dans la vie religieuse ; une politique d’ouverture aux conversions au judaïsme ; une formation rabbinique renouvelée ; et enfin, last but not least, la reprise du dialogue avec les autres courants du judaïsme religieux.

Concernant la place des femmes dans la vie religieuse, il s’agit d’assurer leur participation égalitaire au sein des organismes de gestion du culte et dans les manifestations publiques : qu’il ne soit plus question par exemple d’une "pudeur" qui interdirait qu’on entende la voix d’une femme en public dans une synagogue. Il s’agit aussi d’établir une symétrie, et donc une égalité, entre l’homme et la femme dans les procédures de mariage et de divorce, en particulier pour empêcher les maris récalcitrants de refuser ou de monnayer le certificat de divorce religieux (guèt), alors que le divorce civil est déjà prononcé.

Une politique d’ouverture à ceux qui souhaitent se convertir au judaïsme s’impose également, que les candidats y viennent en raison d’un cheminement spirituel personnel ou en raison de leur désir de poursuivre une vie commune avec un conjoint(e) juif (ve). Dans les deux cas en effet, il s’agit de prendre au sérieux ces candidats et non plus de mettre en doute leur désir de conversion en les traitant de manière désobligeante ou infantilisante. Il s’agit donc de repenser, non seulement leur accueil décent dans les instances consistoriales, mais aussi un cursus d’études de bon niveau, en particulier pour les femmes habituellement reléguées à l’apprentissage des règles "pratiques" de la vie en couple et de la tenue d’une maison cachère.

Pour la mise en œuvre de ces deux premiers chantiers, une troisième réforme majeure paraît nécessaire, celle de la formation rabbinique au sein du Séminaire israélite de France (SIF). Gilles Bernheim a initié certaines évolutions, mais elles sont restées trop timides et se sont heurtées là encore à des résistances. La formation rabbinique pourrait se renouveler pour s’ouvrir à nouveau aux savoirs et aux disciplines profanes, et ne plus se centrer uniquement sur l’étude du Talmud (comme cela se fait en yéchiva). Des liens plus étroits pourraient être tissés avec l’université au niveau des diplômes exigés à l’entrée comme à la sortie du Séminaire, des universitaires pourraient participer aux enseignements (philosophes, juristes, historiens, sociologues), des débats organisés sur des questions de société actuelles. En outre des femmes pourraient être associées au corps enseignant du SIF - plusieurs d’entre elles montrent déjà leurs savoirs et leurs compétences au sein de divers lieux d’étude religieuse ; elles pourraient également être admises parmi les élèves. Enfin le Séminaire israélite pourrait devenir un lieu de formation de "cadres religieux" et pas seulement de rabbins.

Enfin le dialogue d’égal à égal avec les autres courants du judaïsme religieux s’impose à un Consistoire qui ne représente plus aujourd’hui, qu’il le veuille ou non, qu’un courant parmi d’autres. De fait, comme des liens existent déjà avec le mouvement Loubavitch et d’autres courants ultra-orthodoxes, ce dialogue nouveau concernerait essentiellement les Libéraux et les Massortis, aujourd’hui tenus à distance car perçus comme "laxistes", et peut-être craints en raison de leur esprit d’innovation et de leur succès. Le Consistoire cessera-t-il de les stigmatiser par diverses menaces envers ceux qui les fréquentent ? Acceptera-t-il de rencontrer leurs responsables pour discuter de questions, religieuses ou autres, par exemple pour parler de formation pédagogique des enseignants de Talmud Thora ou d’écoles juives. Pourrait-on alors envisager de constituer une structure institutionnelle nouvelle réunissant tous ces courants, sur le modèle de la Fédération protestante de France par exemple ?

Bref, les candidats au poste de Grand rabbin du Consistoire central prendront-ils en compte la nouvelle donne de la vie juive en France : l’égalité entre hommes et femmes, ainsi que la pluralité des courants religieux ? On peut l’espérer...

Martine Cohen Sociologue au Groupe Sociétés, Religions, Laïcités (CNRS-EPHE)


Source : Le Huffington Post


Commentaires  (fermé)

dimanche 15 juin 2014 à 01h24

Un Consistoire, pourquoi faire ? On peut vraiment se poser la question et ceci non pas au niveau des "grands électeurs" mais bien au niveau des "petits électeurs", je veux dire la masse des Juifs français.
Le Consistoire me paraît personnellement tout à fait "démodé" car issu d’une mentalité datant du 19° siècle qui tentait (entre autres) d’amoindrir les valeurs fondamentales du judaïsme (qui seraient à (re)définir.)
Napoléon ne m’a jamais donné l’impression d’être un grand ami des religions, et encore moins du judaïsme ; ceci en dépit d’apparences trompeuses. Il suffit de se pencher plus attentivement sur cette période riches en péripéties et bouleversements dans le domaine religieux.
L’idée du Consistoire est, si j’ai bien compris (?) de concentrer toutes les tendances du judaïsme français. Un concept en fait assez "républicain", qui veut centraliser jusqu’aux forces vives religieuses et leur imposer une "autorité supérieure"....
Pourquoi persister dans ce système aberrant qui désire à tout prix réunir des tendances plutôt divergentes sinon opposées ? Pourquoi forcer la cohabitation ? Celle-ci ne fait qu’exacerber les litiges. Pourquoi ne pas laisser ces tendances (j’entends par là, Orthodoxes, Loubavitch, Libérales, Massorti) se gérer totalement par elles-mêmes, sans aucune "ingérance" de la part d’un organisme soi-disant supérieur (consistorial) ? Chacun restant maître dans sa demeure.
La diversité est une richesse et le judaïsme français n’échappe pas à cette "règle" ; alors pourquoi imposer une "direction générale" ? Je dois dire qu’ayant vécu dans certains pays anglo-saxons, j’ose faire des comparaisons ! Aux USA par exemple, la diversité est encore plus grande qu’en France et pourtant je n’y vois aucun organisme "directeur et centralisateur" comparable au Consistoire ?
Pour résumer ma pensée : est-on sûr que les Juifs de France aient besoin d’une telle tutelle ? Ne sont-ils pas assez "adultes" (assez juifs) pour se débrouiller, en toute indépendance, au sein de leurs propres communautés ?

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