Différentes communautés juives en Inde

par Frédéric Viey
mardi 26 février 2013
par Frédéric Viey
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Différentes communautés Juives en Inde

par Frédéric Viey

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A travers sa littérature, nous connaissons les excentricités mondaines de Pierre Loti. En traversant les différents pays où il a voyagé, il a toujours regardé le monde en ethnologue. Dans les pages de ‘’L’Univers Israélite’’ de 1904, Loti a laissé un très riche article sur les Communautés Juives en Inde sous le titre de ‘’Les Juifs dans l’Inde’’ : Dès le matin, quand reparaît le disque rouge, ma barque prête au bas des grands escaliers, et je traverse la lagune, dans la direction de Matanchéri, me rendant au quartier des Juifs.

Après la destruction du second temple de Jérusalem, l’an 3828 de la Création, 3168 de la Tribulation, et 8 de l’ère chrétienne, environ dix mille juifs et juives vinrent au Malabar et se fixèrent à Cranganore, appelée à cette époque Mahodraptna. Ils furent accueillis avec tolérance, et jusqu’à nos jours, leur petite colonie, isolée des plus proches indiens autant que du reste du monde, s’est maintenue ici avec l’intégrité de ses traditions ancestrales, comme une curiosité historique dans un musée.

Matanchéri, qu’il me faut d’abord traverser d’un bout à l’autre pour arriver à la ville de ces ‘’Juifs blancs’’ (comme on les appelle dans le pays), est une sorte de grand marché purement indigène où toutes les figures, tous les torses sont de bronze sans alliage, où toutes les échoppes sont de bois, très ouvertes derrière leurs vérandas, très basses aux pieds de leurs grands palmiers flexibles.

Et, sans transition, quand les yeux viennent de longtemps s’habituer, pendant une course d’une demi-lieue, à ces aspects si indiens, voici, à un détour de la route, la surprise d’une vieille rue sinistre, inquiétante comme une chose qui ne serait pas à sa place ; de hautes maisons en pierre, bien serrées les unes contre les autres ; de moroses façades avec des ouvertures étroites comme dans les pays froids. En même temps, des visages de juifs se montrent partout, aux fenêtres, aux portes, dans la petite rue sombre, et leur apparition, découverte avant que le brusque changement du décor. La vétuste morose – l’enfermement de tout cela, si l’on peut dire ainsi – cadrent mal avec les palmiers du voisinage et avec le ciel ;) ce détour imprévu, on n’est plus dans l’Inde, on est désorienté, on ne sait plus ; on se croirait quelque coin d’un ghetto de Leyde ou d’Amsterdam, mais transplanté, recuit et fendillé au soleil des Tropiques. Ce sont les Hollandais sans doute qui avaient construit ce quartier, comme dans la mère-patrie, à l’époque des premières colonisations où l’on ignorait encore l’art d’approprier les bâtisses aux exigences des climats, et, après leur départ, ces Juifs de Cranganore, auront pris place dans leurs logis abandonnés. Des Juifs, rien que des Juifs, ici toute une juiverie pâle, anémiée par l’Inde et les maisons trop closes ; ces deux mille ans de séjour au Malabar n’ont en rien modifié le type originel, contrairement aux théories admises, ni seulement basané les figures. Et ce sont les mêmes personnages, les mêmes Tibériade ; jeunes femmes aux traits fins ; vieilles chafouines au nez crochu ; enfants trop blancs et trop roses, lymphatiques avec des airs futés, une petite papillote sur chaque oreille, comme en portent leurs frères de Chanaan.

Ces gens descendent sur le seuil des portes pour regarder l’étranger qui passe, car il n’en vient guère à Matanchéri. Ils paraissent plutôt souriants et hospitaliers, et, dans presque toutes les maisons, je serais courtoisement reçu si j’entrais. Il n’en reste aujourd’hui que quelques centaines au plus, de ces exilés qui, d’après la tradition, arrivèrent jadis au nombre de dix mille ; depuis tantôt deux millénaires, l’habitat dépressif a constamment étiolé leur race persistante, ils vivent, paraît-il, de commerce clandestin, d’usure, etc…. lorsqu’ils sont riches affectent de ne pas l’être. Chez deux ou trois notables, où j’accepte de m’asseoir un instant, les aspects sont pareils, délabrement, désordre et pouillerie, dans une demi-obscurité et une senteur de tanière ; quelques vieux meubles à peu près européens, qui doivent dater des Hollandais, s’en vont de vermoulure, des images mosaïques sont pendues aux murailles et des inscriptions en hébreu. JPEG - 15.2 ko

La synagogue est au bout de la rue, avec son petit beffroi mélancolique, tout fendillé par la chaleur, tout déjeté par les ans. Après une cour, aux épaisses murailles aussi hautes que celles d’un préau de prison. Le sanctuaire en occupe le milieu ; le soleil de huit heures du matin l’inonde déjà de lumière et le rayonnement blanc de ses couches de chaux éblouit la vue. Il n’y a peut-être pas d’autre synagogue au monde où se soit conservée une décoration aussi ancienne, d’un style inconnu. Le heurt barbare des couleurs y est d’un charme singulier, sous l’atténuation du temps : portes vertes, peinturlurées de fleurs étranges ; dallages en porcelaine, d’un bleu merveilleux ; blancheur laiteuse des murs ; incendie de rouge et d’or tout autour du tabernacle, éclat surprenant d’une quantité de colonnes et de grilles de cuivre tournée, polies en miroir par le flottement des mains humaines. Et nombre de petites girandoles en cristal également polychromes, descendant du plafond, très archaïques, sans doute venues d’Europe au vieux temps des colonisations.

Quelques personnages au teint blême, en longue robe, en long nez, qui étaient là marmottant des prières, leur livre hébraïque à la main, s’interrompent pour m’accueillir, et un rabbin qui a l’air d’avoir cent ans, s’avance à ma rencontre, avec son tremblement de vieillard. On me fait d’abord admirer le luxe de ces colonnades de cuivre, si minutieusement tournées, et on me prie d’en constater le polie extraordinaire. Ensuite on me désigne ce pavage de porcelaine bleue, vraiment sans prix, si rare, qu’on ose à peine y poser les pieds ; il fut commandé en Chine, il y a six cents ans et rapporté à grands frais sur des navires. On en découvre pour moi le tabernacle, que masquait un long voile de soie lamée d’or ; il y a là-dedans des tiares incrustées de pierreries, d’un dessin aussi primitif que la couronne du roi Salomon, pour coiffer en certaines circonstances, le rabbin centenaire, il y a surtout les saints livres, rouleaux de parchemin d’une antiquité imprécise, enveloppés dans des étuis de soie noire à broderies d’argent.

En dernier lieu, on m’apporte des reliques, le document inestimable, les tablettes de bronze sur lesquelles furent inscrits, environ quatre siècles après l’arrivée de ces Juifs aux Indes, l’an 4139 de la Création, 3479 de la Tribulation, et 319 [1] de l’ère du Christ, les droits et privilèges à eux accordés par le souverain qui gouvernait alors le Malabar. Et voici à peu près ce que disent les caractères gravés sur ces vénérables tablettes : Haggada de Pessah : dessins typiques et traduction du sanscrit

‘’Par le secours de Dieu, qui forma le monde et établit les rois, nous, Ravi Vurma, Empereur du Malabar, dans la trente sixième année de notre heureux règne, et dans le fort de Maderacatla, Cranganore, accordons ces droits au bon Joseph Rabban : 1° Qu’il peut faire des prosélytes dans les cinq castes ; 2° Qu’il peut jouir de tous les honneurs ; qu’il peut monter éléphants et chevaux ; s’avancer en cérémonie ; avoir ses titres proclamés à sa face par des hérauts, se servir de lumière en plein jour, avoir toutes sortes de musiques ; qu’il lui est permis de se servir d’un large parasol et de marcher sur des tapis blancs étendus devant ses pas ; enfin qu’il peut faire jour des marches d’honneur en avant de lui, sous un baldaquin d’apparat. Ces droits, nous les donnons à Joseph Rabban et à soixante-douze propriétaires juifs, avec le gouvernement de son propre peuple, qui est tenu de lui obéir, à lui et à ses héritiers, aussi longtemps que le soleil luira sur le monde.

Cette charte est donnée en présence des rois de Travancore, Tecenore, Kadramore, Calli Quilou, Kreugoot Zamorin, Zamorin Paliathachen et Calistria. Ecrit par le secrétaire Kalambi Kélapour. Et, comme Parumpadapa, le rajah de Cochin est son héritier, Son nom n’est pas compris parmi ceux-ci. Signé ;Cherumprumal Ravi Vavuna Empereur du Malabar [2]’’.

Au-dessus de la synagogue, à côté du beffroi lézardé, on me fait monter à une salle haute, qui est dans un état de vétusté et de délabrement inimaginable : parois déjetées et solives informes ; trous dans le plancher, chauves-souris sommeillant au plafond noir. Par les étroites fenêtres, percées comme des meurtrières dans la muraille épaisse, on voit d’un côté la petite ville hollandaise, aujourd’hui passée aux mains d’Israël ; on la voit toute grise, morne et effritée, aux pieds des grands palmiers dominateurs, dont les cimes magnifiques se pressent dans le lointain, reforment tout de suite la forêt, couvrent les horizons de leur immuable verdure. Et du côté opposé, la vue plonge sur les toits de chaume d’un très vieux temple de Brahmâ, sur sa coupole de cuivre, lare et basse, qui semble s’écraser contre la terre brûlante.

Cette salle haute, cette ruine pleine d’ombres et de toiles d’araignées, c’est l’école des petits ‘’Juifs blancs’’. Et ils sont là une vingtaine, profitant de la quasi-fraîcheur du matin pour étudier le Lévitique sur un tableau noir, un rabbin, qui ressemble au prophète Elie, leur en trace des passages en hébreu- car ces enfants de l’exil parlent encore la langue des ancêtres, négligée aujourd’hui par leurs frères d’Occident.

Après le quartier des ‘’Juifs blancs’’, vient celui des ‘’Juifs noirs’’, rivaux et ennemis des premiers. On m’a averti que je les blesserais beaucoup si, ayant visité les autres, je n’allais pas les voir aussi eux et leur Synagogue. Il y en a même déjà quelques-uns de postés là-bas à l’entrée de la rue, pour regarder si je viendrai, tandis qu’au-dessus à demi soulevés, j’aperçois des figures de juives blanches, jolies, bien qu’un peu trop émaciées, qui observent curieusement quelle direction je vais prendre.

D’après certains documents, il y avait dans toutes les provinces de l’Indes en 1947 : 21.245 juifs et 1235 au Pakistan. Dans l’Ouest du Pakistan : Province du Sind et du Penjab et la Province du Nord-ouest : le Baluchistan, on comptait 1199 juifs et 36 dans la région est du Bengale de la province du Pakistan. Prés de 500 juifs quittèrent volontairement le Pakistan pour l’Inde dans le milieu de 1948. Dès les années 50 de nombreux juifs d’Inde firent leur Alyah vers Eretz Israël, ceux qui restèrent se concentrèrent à Bombay, à Calcutta, à Cochin et à Travancore. Tout comme Pierre Loti, il est aisé d’aller les visiter….. Frédéric VIEY Février 2013


[1] Il y a probablement une faute d’impression car 4139 correspond à 379 de l’ère chrétienne (N.D.L.R.)

[2] Voir Salomon Grayzel : Histoire des Juifs, Tome II, la leçon des Indes, p. 350-356.

Allons donc chez les pauvres ‘’Juifs noirs’’, qui se prétendent arrivés de Judée quelques siècles avant les blancs, mais que les blancs affirment avec dédain n’être que d’anciens parias convertis par leurs prédications.

Un peu plus basanés que leurs voisins, ceux-ci, il est vrai, mais pas ‘’noirs’’ tant s’en faut, et paraissant être en réalité des métis d’indiens et d’israélites. Ils s’empressent à me recevoir. Leur synagogue ressemble beaucoup à sa rivale, moins riche toutefois, sans la belle colonnade de cuivre, et, surtout sans le merveilleux pavage en porcelaine de Chine. On y célèbre, à cette heure, un office pour des enfants, qui sont là tous, le nez plongé dans leurs livres, à se dandiner sur place comme des ours – ce qui est la manière du rie mosaïque. Le rabbin me fait d’amères doléances sur la fierté des rivaux de la rue proche, qui ne veulent jamais consentir à contracter mariage, ni même frayer avec ses paroissiens. Et pour comble, me dit-il, le grand rabbin de Jérusalem, à qui on avait adressé une plainte collective, le priant d’intervenir, s’est contenté d’émettre, en réponse, cette généralité plutôt offensante : ‘’Pour nicher ensemble, il faut être des moineaux de même plumage’’.

Ce temple à la coupole de cuivre, aux murs de granit, aux toits de chaume, aperçu d’abord du haut de la Synagogue, est l’un des plus primitifs et des plus farouches de toute cette côte, d’ailleurs si impénétrable, il va sans dire, que l’on ose à peine m’en laisser approcher. Dans la cour accablée de soleil, vide, lugubre, entre les granits ardents, se dressent d’étranges objets de fer et de bronze, espèces de torchères à branches multiples, rongées par l’oxyde, depuis des siècles sous le ruissellement des orages… Pierre Loti, l’Inde (sans les Anglais)’’



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